La mort du photographe

Publié le 2018-12-09.

S'il est une chose que j'estime particulièrement dans la chanson, au delà de la musique même, ce sont les paroles. Et il est assez malheureux de constater (mais peut-être n'est-ce la qu'une simple impression, je ne suis tributaire que de ma propre subjectivité) qu'il s'agit d'une forme d'expression artistique assez peu valorisée. Au fil de ma scolarité, j'ai eu l'occasion d'étudier une profusion de poèmes, des nouvelles, contes et romans, des films, de m'initier aux bases de la musique. Et pourtant, il ne me semble pas qu'à plus d'une ou deux reprises, que ce soit dans l'enseignement primaire ou secondaire, porté notre attention sur des textes de chansons. C'est assez dommage dans la mesure ou certains sont de véritables chef-d'oeuvres, dotée d'une poésie riche, profonde.

Quand je suis entré au lycée, en 2012, j'ai découvert peu de temps après un groupe de musique, au nom quelque peu ésotérique, Alt-J (un jeu de mot, il s'agit de la combinaison de touches sur le clavier d'un Macintosh permettant de réaliser le delta majuscule, ∆).

Et j'en suis plus ou moins tombé amoureux dès lors. Leur style musical est très spécifique, si bien qu'il est relativement difficile à décrire ou classifer. C'est un exercice que je ne me risquerais pas à réaliser, étant donné que je préfère vivre et ressentir la musique que d'en parler. Toutefois, pour rester simple, je peux dire j'apprécie particulièrement l'atmosphère onirique, étrangement chaleureuse de leurs morceaux. A cela s'ajoute la voie tourmentée, plaintive, de Joe Newman qui m'évoque subtilement celle du génialissime Neil Young, ainsi que, bien évidemment leurs textes.

Et aujourd'hui, j'aimerais vous parler de l'un d'entre eux et pas des moindres. Ce n'est pas le premier que j'ai vraiment découvert. Bien que j'écoute et apprécie cette chanson depuis bien longtemps maintenant, je ne m'étais jamais vraiment penché sur ses paroles, plutôt fasciné par celles de Breezelblocks ou The Gospel of John Hurt, cette dernière m'ayant valu plusieurs heures de recherches sur le Web pour en comprendre toute la portée, les subtilités, et en retirer une interprétation, que j'essayais de restituer maladroitement et dans un anglais douteux à un internaute espagnol, dans un commentaire Youtube, il y a quelques temps. Je vous laisse en juger.

mon commentaire youtube sur Gospel of John Hurt

Non, la chanson sur laquelle je voulais écrire était toute autre. Pourquoi celle la, que j'ai longtemps "ignorée" ? Et bien, car cette seconde lecture plus analytique, appuyée par quelques recherches supplémentaires m'a tordu en deux, m'a totalement bouleversé. Par sa profondeur, par les émotions transmises, par son propos. J'en avais les larmes aux yeux. Mais ce n'était pas de tristesse, tout simplement un trop plein émotionnel qui ne demandait qu'à sortir. Et, bon sang, qu'est-ce que ça fait du bien, de se surprendre à être touché à ce point par une oeuvre.

Après cela, j'ai ressenti le besoin de partager mon sentiment, d'expliquer ma fascination pour cette chanson et la profondeur qu'elle recelle. Je me suis mis donc en tête d'écrire cet article.

Commençons par une petite histoire.

André Friedmann, l'exilé

Endre Ernö Friedmann est né le 22 Octobre 1913 à Budapest, en Hongrie.
A l'aube d'un siècle tourmenté, tertre de la déraison, de la violence et des paradoxes, harassé sans aucun répit par les vents du progrès technique et scientifiques. Celui qui sert et dessert toute les causes, celui qui enrichit, qui facilite l'existence, et qui déshumanise. En Europe, épicentre de ce phénomène mondial, on s'ennuit. On se méprise cordialement. Les conflits passés, plus que des blessures, ont laissé derrière eux, une amertume et un esprit de revanche. Ce qui a été pris doit être repris, et ce, quel qu'en soit le coût.

Et cela fut fait.

1930 Blessée, l'Europe. Blessée, mais pas encore livrée à l'agonie. Elle se reconstruit, pendant que s'efface tranquillement les souvenirs de ses jeunes hommes mort au combat. Plus jamais ça. Au diable les fiertés nationales, les régimes forts et l'autorité. Pensons, amis, pansons... Et vive la paix !

En 1930, on est internationalistes, en 1930, en France comme en Hongrie, on est de gauche. C'est ainsi qu'Endre Friedmann se retrouve impliqué dans les activités millitantes de ses amis, étudiants tout comme lui. Quelques troubles et débordement plus tard, ils sont arrêtés. Le pouvoir en place, magnanime, leur sert le discours suivant : "Si vous êtes internationalistes, partez donc!".

Endre Friedmann en 1931, est un apatride. Avec ses amis, ils font route vers l'Ouest. Endre rêve de vérité, il veut être journaliste. Une amie, photographe, l'aiguille dans la fourmillière berlinoise, et l'aide à trouver du travail, dans un laboratoire de développement photographique. Lui permettant de dégager assez de revenus pour suivre parallèlement des études de sciences politiques. Quelques poignées de mains plus tard, il est remarqué par le patron d'une agence de presse allemande, qui lui donne l'opportunité de faire ses premières armes comme reporter et photographe, avec un sujet prestigieux qui plus est : Léon Trotski, maître à penser de la Révolution d'Octobre de 1917 en Russie avec Lénine, et aujourd'hui persona non grata, et pourchassé, victime de ses convictions. Ses clichés seront largement publiés, donnant une impulsion salvatrice à sa carrière naissante.

1933 Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Alors que les promesses de paix commencent à s'effacer devant le spectre des nationalismes. Friedmann, d'origines juives, est contrait de fuir à nouveau. Vers Vienne dans un premier temps, avant que l'Autriche ne succombe à son tour à la gangrène fasciste.

Il émigrera à Paris en 1934, devenu alors André Friedmann. Photographe talentueux, ses conditions de vie sont néanmoins difficiles.

Un portrait d'André Friedmann
Le jeune André Friedmann.

De Taro à Capa

Dans les cafés de Paris, abonde depuis quelques années une population particulière, des juifs. Polonais, hongrois, autrichiens, allemands... Fuyant le funeste sort que leur promettait l'Allemagne nouvellement nazie et la complaisance des régimes voisins... Le seul salut était en France, républicaine et socialiste. Etat mesuré, aux interventions discrètes dans la nouvelle crise qui se dessinait.

André fait la rencontre dans l'un de ces cafés d'une jeune femme, Gerta Pohorylle, qui se fait appeller Gerda Taro. Une étudiante allemande, de famille polonaise, et juive. Voguant, comme lui il y a quelques années, de petit boulot en petit boulots dans le vaste monde de la presse et de la photographie. Gerda Taro est remarquée, son oeuvre ne laisse pas indifférent.

Portrait de Gerda Taro
Gerta Pohorylle, alias Gerda Taro

Taro et Friedmann sont jeunes, révolutionnaires, socialistes, humanistes et photographes, Taro et Friedmann sont amoureux.

Les tensions naissantes et de plus en plus vives entre la France et l'Allemagne, nazie cristallisent l'attention de toutes et tous. Friedmann est envoyé dans la Sarre, puis en Espagne en 1935, la ou le contexte politique se fait également de plus en plus explosif.

De la relation aussi professionelle que passionnelle de Taro et de Friedmann naquit un enfant. Un enfant très conceptuel issu principalement de l'esprit fécond de Gerda Taro, lassée des conditions de vies difficiles et des médiocres ventes de leur productions.

1936, Robert Capa est photographe, Robert Capa est américain, riche et célèbre. Robert Capa est un personnage.
Son nom est simple, facilement prononçable, détaché du passif de Gerda Taro et d'André Friedmann. André Friedmann incarnera désormais Robert Capa. Taro et lui seront ses assistants.

Portrait de Robert Capa, par Gerda Taro
Le mythe Robert Capa, photographié par Gerda Taro

En Aout 1936, Capa et Taro partent couvrir la guerre civile venant d'éclater en Espagne, pour Vu et Regards.

Capa et Taro : Reporters de Guerre

Ils réalisent des portraits de combattants, de femmes et d'hommes, millitaires ou milliciens à l'entrainement. Modestement équipés mais armés de convictions profondes.

Une milicienne républicaine espagnole, photographiée par Gerda Taro
Une milicienne républicaine espagnole, photographiée par Gerda Taro. Espagne, 1936.

Puis ils décident de couvrir les combats, au plus proche des forces républicaines. Capa n'est pas neutre, Capa est un millitant, socialiste et républicain. Capa dénonce.

Ses photographies des bombardements ayant eu court sur les populations civiles, et sur la capitale, ou encore sa capture la plus célèbre, Mort d'un Soldat Républicain passent à la postérité. Il est publié dans des revues prestigieuses. Ses clichés seront mis en exergue lors de l'Exposition universelle de 1937, aux cotés de Picasso, l'année ou ce dernier achevait son chef-d'oeuvre, Guernica. Comparable dans ses buts et dans sa portée politique à l'oeuvre de Capa et Taro.

La photographie de Capa, The Death of a Loyalist Soldier
The Death of a Loyalist Soldier, Robert Capa, Espagne, 1936.
Certainement son oeuvre la plus emblématique. Une controverse subsiste sur les conditions de sa réalisation.

En juillet 1937, alors que Robert Capa est rentré en France. Gerda Taro, elle, est restée en Espagne et couvre la bataille de Brunete, qui fait rage du 6 au 25 juillet. Lors du dernière jour de la bataille, Gerda Taro, quitte la ville, tombée aux mains des insurgés nationalistes, adossée sur le marchepied d'une voiture républicaine. Dans la confusion qui règne, le véhicule se fait violemment percuter par un char républicain, et Taro, écrasée, est mortellement blessée.

Elle s'éteint le lendemain, 26 juillet 1937, âgée de 26 ans seulement, devenant la première femme reporter tuée dans l'exercice de ses fonctions. Elle est enterrée le 1er août, au cimetière du Père-Lachaise, célebrée, elle, son travail, son engagement par une foule de millitants, des républicains et des antifascistes.

Photographie de deux soldats républicains espagnol, brancardant un troisième, blessé ou mort.
Une photographie prise en 1937 par Gerda Taro, Nevacerrada, Espagne.

Le pseudonymat qu'ils s'étaient tout deux fabriqués revint entièrement à André Friedmann / Robert Capa, entretenant ainsi la confusion sur l'origine des photographies réalisés par Friedmann et Capa. On sait aujourd'hui que la contribution de Taro à l'oeuvre signée Robert Capa fut immense et très largement sous-estimée, comme en témoigne en 2007 la découverte à Mexico d'une valise contenant plus de 4000 négatifs réalisés par Taro, Capa et d'autres photographes.

Après Taro

Robert Capa poursuivra sa carrière après la mort de Gerda Taro, n'évoquant que rarement le sujet de son ex-compagne. Il sera envoyé sur de nombreux fronts, lors de la guerre Sino-Japonaise, à l'aube de la Seconde guerre mondiale. A son retour en 1939 en France, devenue pétainiste, il sera contraint d'émigrer une nouvelle fois, confronté à la politique collaborationiste et délibérément anti-juive du gouvernement français. Il s'installera à New York.

Il couvrira le front d'Afrique du Nord en 1942, puis le débarquement en Sicile. Il s'attachera autant à décrire les combats que le véritable martyr enduré par les populations locales, allant jusqu'à capturer l'intimité de petits villages et de leurs habitants. Il sera par la suite présent lors du conflit en Tunisie accompagnant l'un des corps d'armées du Général Patton.

Photographie de Robert Capa, en uniforme millitaire américain.
Robert Capa, durant la seconde guerre Mondiale.

Le 6 juin 1944, Capa est présent à Omaha Beach, "Bloody Omaha" comme elle fut surnommée en raison de la violence des combats s'y étant déroulés. En résultera la collection Jour J, aussi appellée the Magnificient Eleven. Une controverse subsiste sur le nombre de photos ayant été prises par Capa ce jour la. Une partie, selon les dire du magazine Life avec qui il était sous contrat, auraient été détruites à la suite d'un accident dans le laboratoire de développement.

Une photographie de Capa d'un soldat débarquant à Omaha Beach, tentant péniblement de sortir de l'eau.
Slighty Out of Focus, Robert Capa, Omaha Beach,Normandie, 1944.
Elle sera annotée ainsi par le magazine Life, en raison de son manque de netteté. Elle n'en restera pas moins l'une des photos des plus célèbres du débarquement. Capa fut en effet le seul photographe à couvrir le débarquement d'Omaha Beach. Cette photographie donnera son nom à l'autobiographie de Robert Capa.

Capa sera présent auprès des forces américaines lors de la libération, puis à Paris, malgré l'interdit frappant les correspondant de guerre, émise par le général français Philippe Leclerc. Il fut aidé en cela par des millitaires espagnols anti-franquistes ayant été intégrés aux troupes françaises.

Il couvrira ensuite la libération de la ville de Leipzig, lieu de naissance de la défunte Gerda Taro, puis Berlin, le 7 septembre 1945.

Robert Capa travaillera ensuite comme photographe de mode et photographe de plateau, alors qu'il s'engage dans une relation avec l'actrice Ingrid Bergman qui durera juqu'en 1946.

Il cofondera par la suite en 1947 une coopérative de photographie, Magnum, dans le but de permettre aux photographes de préserver leurs droits sur leurs oeuvres, qui étaient auparavant cédés dans les agences traditionelles.

En 1954, son ancien employeur, le magazine Life recherche un photographe pour couvrir la guerre d'Indochine. Au même moment, Capa se trouve au Japon, pour une exposition, et se porte donc volontaire, le conduisant à parcourir le Viêt Nam au coté des troupes françaises. Le 25 mai 1954, dans le Tonkin, alors qu'il souhaite prendre en photo les soldats d'une escouade française, il s'écarte du sentier que parcourait la troupe. Son dernier pas lui sera funeste. Capa s'envole, arraché au sol, séparé de l'une de ses jambes par une mine antipersonelle. Il rendra son dernier souffle quelques heures plus tard, laissant dernière lui un immense héritage. Celui du plus grand photographe reporter de guerre que le monde ait connu.

Taro

C'est sur cette scène tragique que s'ouvre les premières notes de Taro, portée par la voix mélancholique de Joe Newman.

Indo-china, Capa jumps Jeep
Two feet creep up the road
To photo, to record meat lumps and war
They advance as does his chance

La scène est décrite, sans concession, dans toute sa violence, sa brutalité et son horreur, par les paroles de Taro :

Very yellow white flash
A violent wrench grips mass
Rips light, tears limbs like rags
Burst so high, finally Capa lands
Mine is a watery pit

L'endroit ou Capa a posé le pied n'est plus qu'un cratère ensanglanté.

Le photographe, qui a consacré sa vie à illustrer, rapporter et dénoncer les horreurs de la guerre est ici, transfiguré. Lui qui était la seconde d'avant bien vivant, gît. Son corps n'est plus qu'une dépouille sanglante, défigurée et déshumanisée. Funeste incarnation cristallisant en cette seule image toute l'horreur de la guerre. Capa lui-même est devenu la pièce maîtresse, la plus symbolique de son oeuvre.

Painless with immense distance

Les évènements décrits se déroulent dans un interval très court, tout au plus quelques secondes. Dans le reste de l'oeuvre, le temps semble pourtant suspendu, aboli, comme dans une photographie.

L'état de sidération de Capa est extrème, son traumatisme l'empêchant de prendre pleinement conscience de sa situation et de son agonie. Il ne ressent ni détresse, ni douleur.

From medic, from colleague, friend, enemy, foe
Him five yards from his leg, from you, Taro

Les infirmiers millitaires, à quelques mètres de lui, sont pourtants bien trop éloignés pour pouvoir faire quelque chose pour le photographe. Le reste, le monde des vivants, n'a plus aucune importance, il n'est plus qu'une lointaine émanation. Non, sa dernière considération, sa dernière pensée, va vers Gerda Taro, son amour d'autrefois, décédée, comme lui, dans le feu de la guerre. Newman lui prête ces vers absoluments magnifiques, apex de la chanson :

Do not spray into eyes
I have sprayed you into my eyes

"Ne pas disperser dans les yeux, je t'ai dispersé dans mes yeux".

Le premier vers est en réalité un jeu de mot avec le nom de Capa. CAPA est également un acronyme, dont la signification est "Corrective and Preventive Action" désigne des mesures prise dans le cadre d'un audit de qualité, visant à réduire la survenue d'évènements indésirable dans les procédés de manufacture d'un produit.

Le premier vers est donc un avertissement, adressé en vue de diminuer un risque potentiel. Il est ici très tentant de réaliser un parallèle avec le vécu de Capa. Le photographe a perdu Gerda Taro, son amante, alors que celle ci exerçait sa profession, qu'elle partageait avec lui. Cette situation aurait du interroger Capa sur le danger et les risques qu'il encourait en exerçant son métier, et éventuellement l'inciter à y renoncer.

I have sprayed you into my eyes

Capa fait un tout autre choix. Capa a décidé d'embrasser corps et âme sa double passion, celle pour son métier, et celle qu'il éprouvait pour Gerda Taro, en dépit du danger, en dépit des risques, en dépit de tout. Ce vers souligne un fait d'autant plus important : C'est aussi Taro qui a fait Robert Capa, qui a inventé conjointement avec lui ce pseudonyme, et a produit une partie de ses oeuvres. Après la mort de Gerda Taro, Robert Capa se retrouve confronté au choix de poursuivre ou non leur oeuvre. d'assumer seul une identité qui était auparavant partagée. Choix qu'il fera, poursuivant ainsi également l'oeuvre de Taro. Capa s'est impregné de Taro, de sa vision de photographe.

3:10 pm, Capa pends death
Quivers, last rattles, last chokes
All colours and cares glaze to grey
Shriveled and stricken to dots

Capa se meurt, subissant les dernières réactions d'un corps dont la physiologie est en train de s'effrondrer. Ses sens s'éteignent, les couleurs ne sont plus, sa vision en est réduites à des points.

The left hand grasps what the body grasps not
Oh, le photographe est mort
3.1415, alive no longer my amour

Qu'est ce que tiens la main du photographe ? Peut-être celle de Gerda Taro, ou peut-être son appareil photo, comme les récits de sa mort le prétendent souvent.

On peut s'étonner de retrouver ici les 4 premières décimales de Pi. La vie est un cycle, qui se referme sur lui même, à la mort. Les conditions d'existence finales sont les conditions d'existence initiale : la nullité.

...car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

Génèse

Faded for home May of '54
Doors open like arms my love
Painless with a great closeness

Ces lignes parlent pour elles mêmes, dans la mort, Capa retrouve les bras de Gerda Taro.

To Capa, to Capa, Capa dark after nothing
Re-united with his leg
And with you, Taro

''(Hey Taro!)''

Taro est loin d'être simplement triste.

La chanson est au contraire une puissante célébration, de la passion et de l'amour. Elle est aussi un fabuleux hommage au travail précieux et aux convictions des deux photographes humanistes. En quelques lignes elle transcrit la complexité de la vie d'une femme, d'un homme, et d'un personnage issu de leur esprit fécond.

Photographie de Robert Capa et Gerda Taro
Robert Capa et Gerda Taro

Les photographes et les reporters de guerres nous rappellent quand ils immortalisent, mais aussi quand ils meurent, à notre devoir le plus élémentaire de citoyen et même d'humain : Cultiver la paix. Refuser l'injustice et l'atrocité qu'est la guerre.

Il me semble important de préciser à ce stade, que Taro, si elle s'appuit sur des évènements réels, est avant tout une oeuvre fictionelle, et non un document historique (indeed). Le traitement de la relation entre Robert Capa et Gerda Taro y est très largement romancée. Robert Capa a en effet souvent été dépeint, par ses biographes et son entourage, comme un séducteur, aux "conquètes" multiples. S'il ne fait aucun doute que Gerda Taro eut occupé une place d'importance dans le coeur du photographe, elle fut loin d'en avoir l'exclusivité.

Alt-J et l'humain

Taro n'est pas le seul titre d'Alt-J à aborder la mort, on retrouve régulièrement ce thème dans leur oeuvre. Il est accompagné de la même fascination, la même précision et la même violence dans Gospel of John Hurt, dont le titre fait echo à la mort brutale du personnage incarné par l'acteur John Hurt dans le film Alien. Scène qui a pu en choquer plus d'un, à l'époque ou le cinéma était un art encore soumis à une certaine précaution.

De manière général, le groupe se plaît à représenter, à dépeindre les humains dans toute leur complexité et leurs contradictions, leur confrontation au réel dans une démarche proche de la phénoménologie, sans censurer ni minimiser les aspects les plus sombres de la condition humaine. L'oeuvre du groupe aborde sans concession des thèmes aussi variés que le viol (fitzpleasure), l'obsession amoureuse (breezelblocks), le féminisme (Hunger of the Pine), et l'impuissance (Adeline). On peut en ce sens oser le rapprochement de l'oeuvre du groupe avec l'absurde de Camus ou de l'existentialisme de Sartres.